Voyage vers Beyrouth .

Voyage vers Beyrouth, novembre 2004, trois mois avant l’attentat contre Rafik Hariri.
Nous atterrissons sur le tarmac de l’aéroport de Beyrouth et nous nous dirigeons vers l’extérieur. Des taxis Mercedes de toutes catégories nous attendent et nous proposent leurs services pour un trajet assez court vers le centre-ville. C’était un mois de novembre 2004, mon épouse bretonne et mon fils, 2 ans, se sentent embarqués dans un voyage hors norme au centre-ville. Nous arrivons dans un hôtel 4 étoiles presque vide en bord de mer. L’accueil est chaleureux et on nous donne même une grande suite. Les repas du soir en room service resteront les meilleurs souvenirs de mon épouse à l’époque : du houmous, différentes sortes d’entremets délicieux et à chaque fois servis par un serveur ou une serveuse différents : du maronite au sunnite, le communautarisme se sent même en mode « waiter ».
Le lendemain, bien installés, nous décidons de louer une voiture pour bouger et je remarque la présence de Nazih, un chauffeur chiite toujours en stationnement devant l’hôtel et qui nous propose ses services. La location d’une petite voiture automatique japonaise nous coûte seulement 20 dollars par jour. Nous déclinons, expliquant que pour le moment, nous préférons rester indépendants. Nous prenons la direction de Tripoli, « Tarabloss », au nord de Beyrouth. L’arrivée dans la ville est assez banale : une ville du Moyen-Orient qui ressemble à Tunis… Le déjeuner au premier restaurant nous pousse à écourter notre séjour et à revenir à Beyrouth sans nous arrêter à Baalbek. L’appel du sud était plus pressant !
Le lendemain, nous prenons la route vers Tyr et Saïda : un périple très singulier. Nous longeons la côte en traversant, après Tyr, des champs, des fermes, des villages bordés de drapeaux jaunes, symbole du Hezbollah : beaucoup de visages de martyrs sur les banderoles ! Un spectacle glaçant ! Le port de Saïda est sans âme en novembre 2004 et je décide d’aller faire un selfie à la frontière libano-israélienne ! Oui, à l’époque, on pouvait, les troupes de la FINUL étant à côté.
Le troisième jour, nous décidons d’aller vers Jbel Moussa, en territoire druze, où nous visitons le palais « château présidentiel », niente di che…, un bâtiment niché en pleine montagne, lieu de villégiature du président en été… Les check-points à l’époque étaient tous gérés par les forces syriennes, et les bruits couraient en ville de sérieuses manifestations à l’université américaine de la capitale (les prémices du départ des forces syriennes).
Le séjour à Beyrouth me semble ennuyeux et je fais le désir de découvrir Beyrouth by night. Je demande alors les services du chauffeur indépendant, M. Nazih, pour me faire faire le tour de la ville. Monté dans une vieille Mercedes délabrée en mode VIP, le chauffeur chiite, très sympathique, prend la direction vers Beyrouth Est, sur les hauteurs de la ville, la partie chrétienne : il me fait des arrêts devant une dizaine de locaux de nuit, qui me semblent déserts, et à chaque fois, je lui dis : « Ça ne me convient pas ! » Au onzième local, il me dépose au grand complexe touristique, type « Chez Ali » chez nous, un lieu appelé Wadi el-Kelb : 50 dollars l’entrée avec dîner et open bar selon eux (je rappelle que la sortie avec le chauffeur Yazin me coûta également 50 dollars).
Le restaurant-cabaret est immense : beaucoup de monde à table, en famille, en couple ou avec même des enfants : l’alcool coule à flots et le groupe oriental « live » joue des morceaux envoûtants dans une ambiance bon enfant : sans débordement ou de badauds, filles ou hommes célibataires comme chez nous en abondance. Je passe une bonne soirée (seul, car mon épouse française frileuse et mon fils de bas âge sont restés à l’hôtel).Nazih me ramène à l’hôtel tard et je comprends bien plus tard, étant musulmans tous les deux, qu’il ne m’a pas ramené à Beyrouth Ouest (côté à majorité musulmane), c’était son choix selon ses convictions.
Le lendemain, nous sortons nous balader le long de la corniche, où je pouvais rencontrer pour la première fois des femmes voilées, respectées, en train de fumer du narguilé, tout en scrutant la Méditerranée d’où arrivent la plupart des avions en atterrissage à l’aéroport international de Beyrouth. Ce spectacle de femmes et hommes fumant du narguilé nous donne envie de nous arrêter dans un des rares bazars de la côte pour en acheter un : 70 dollars ! Il ornera désormais notre bibliothèque parisienne.
Faire du tourisme à Beyrouth ressemble plus à une recherche nostalgique d’une destination qui a perdu son âme : une âme d’un cosmopolitisme unique au monde, où chaque mètre du sol libanais est source de conflit : comment ne pas être choqués par les bâtiments délabrés et troués de balles datant de l’époque de la guerre civile ? Comment retrouver sa place à « Dahia » ou Beyrouth Ouest, la partie musulmane à majorité chiite ? Quel regard sur le « downtown », centre-ville flambant neuf œuvre du Premier ministre milliardaire libanais ?
3 ou 4 mois après, j’apprends que le Premier ministre libanais a été assassiné exactement à quelques mètres de ce bazar, par une fulgurante bombe posée lors de son passage… C’est le Beyrouth du beau Liban que j’ai connu. Est-ce que cela a changé ?

En te lisant, j’ai eu l’impression d’être projeté dans un voyage à travers l’ancien Beyrouth, celui des récits de la guerre froide, des romans d’espionnage américains, des ambiances ténébreuses qu’on retrouve dans Call of Duty ou Battlefield. Chaque scène que tu décris — les vieux taxis Mercedes, les check-points syriens, les quartiers divisés, les drapeaux, les regards lourds d’histoire — résonne comme un décor chargé de tension, de mystère et de mélancolie.
On ressent un Liban qui avance malgré les fractures, un Beyrouth qui a toujours oscillé entre splendeur et chaos, entre cosmopolitisme et cicatrices. C’est presque un film : un voyage suspendu entre beauté, danger, douceur et fatalité. Et pourtant, derrière les ruines, les identités multiples, les contrastes religieux, il y a cet esprit libanais qui continue de vibrer.
Ton témoignage rappelle une chose fondamentale : certaines villes ne se visitent pas, elles se vivent. Elles nous marquent, nous questionnent, nous changent un peu. Et Beyrouth en fait partie..