Loisirs et Bien-être

Mémoire de poisson rouge et désir de s’ennuyer : chronique d’une génération née entre deux mondes

Nous sommes une génération particulière.

Une génération suspendue entre deux époques.

Assez vieille pour avoir connu un monde lent, imparfait, mais lisible.

Assez jeune pour vivre aujourd’hui dans un monde ultra-rapide, futuriste, instable.

Nous avons vécu deux mondes diamétralement opposés.

Et nous continuons de regarder le progrès défiler, parfois avec fascination, parfois avec fatigue.

Nous avons connu le temps long.

Celui où l’on s’ennuyait sans le savoir.

Et où cet ennui n’était pas un vide, mais un espace.

Un walkman suffisait à remplir une après-midi.

Une cassette qu’on rembobinait avec un stylo.

Une chanson qu’on connaissait par cœur parce qu’on n’en avait que quelques-unes.

Puis est venu le discman, fragile, sensible au moindre mouvement.

Ensuite le MP3, l’iPod, et enfin le streaming illimité.

Avant, la musique s’écoutait.

Aujourd’hui, elle se consomme.

Avant, on attendait une chanson.

Aujourd’hui, on la zappe.

Nous sommes aussi la génération qui s’ennuyait sans écran.

L’ennui des après-midis trop longs.

L’ennui qui pousse à imaginer, à inventer, à rêver.

Aujourd’hui, l’ennui est devenu insupportable.

À la moindre seconde vide, le réflexe est là :

scroller.

Instagram.

Facebook.

TikTok.

Des gestes mécaniques.

Des micro-plaisirs.

Des images qui s’enchaînent sans laisser de trace.

À force de scroller, nous avons reprogrammé nos cerveaux.

Notre capacité de concentration s’est raccourcie.

Quelques secondes suffisent avant de passer à autre chose.

Comme ce petit poisson rouge, dans son aquarium,

qui change de direction toutes les six secondes.

Pas parce qu’il est stupide,

mais parce que son monde est trop petit pour contenir plus.

Nous ne sommes pas devenus moins intelligents.

Nous sommes devenus surchargés.

Et au fond de nous, un désir étrange renaît :

Le désir de s’ennuyer à nouveau.

Nous avons grandi en regardant des films de science-fiction.

Des écrans géants.

Des machines qui parlaient.

Des mondes connectés.

Des intelligences artificielles.

Et à l’époque, on disait tous la même chose :

Impossible.

Pas “un jour, peut-être”.

Non.

Impossible.

C’était trop loin.

Trop fou.

Trop irréel.

Et pourtant…

Nous y sommes.

Des machines qui écrivent.

Qui créent.

Qui raisonnent.

Des intelligences artificielles qui s’invitent dans nos vies quotidiennes.

Des écrans partout.

Des algorithmes qui anticipent nos désirs.

Le futur n’a pas frappé à la porte.

Il est entré sans prévenir.

Nous avons connu les dessins animés de la belle époque.

Des horaires fixes.

Des rendez-vous sacrés.

Si tu ratais l’épisode, tu ratais l’épisode.

Il fallait attendre.

Imaginer la suite.

Parler avec les autres le lendemain.

Aujourd’hui, les enfants naissent avec une tablette entre les mains.

YouTube est leur nounou.

Le contenu est infini.

L’attente a disparu..

Ils ne savent pas ce que c’est que de manquer.

Nous avons connu les téléphones à antenne, lourds, simples.

On appelait peu.

Mais quand on appelait, on parlait vraiment.

Aujourd’hui, on envoie des dizaines de messages.

On parle tout le temps.

Mais on se dit moins de choses.

Nous sommes la génération qui savait ce qu’était une cassette audio,

Qui reconnaîtrait immédiatement une voix mythique sur une bande magnétique.

Alors qu’une génération née à l’ère de l’IA regarderait cet objet comme un artefact préhistorique.

Deux mondes.

Deux réalités.

Avant, la vie semblait prévisible.

On savait plus ou moins comment les choses allaient se dérouler.

Les étapes étaient claires.

Le futur faisait peur, mais il était lisible.

Aujourd’hui, la vie est devenue imprévisible.

Les crises s’enchaînent.

Les repères se brouillent.

La géopolitique mondiale pèse sur les esprits, même quand on essaie de l’ignorer.

Le temps passe vite.

Trop vite.

Et beaucoup ressentent cette étrange sensation :

comme si la baraka s’était faite plus rare.

Même le Ramadan n’est plus tout à fait le même.

Les tables d’aujourd’hui, parfois, ne sont plus aussi remplies qu’autrefois.

Pas seulement à cause de l’économie.

Mais parce que les cœurs sont plus lourds.

Les esprits plus fatigués.

Les familles plus dispersées.

Avant, on partageait plus.

Aujourd’hui, on calcule plus.

Et pourtant…

Malgré tout ça…

Nous continuons d’avancer.

Parce que cette génération — notre génération — est exceptionnelle.

Elle a dû apprendre à désapprendre.

À s’adapter sans mode d’emploi.

À faire le pont entre le passé et le futur.

Nous sommes ceux qui comprennent les anciens et les nouveaux.

Ceux qui traduisent deux mondes.

Ceux qui savent d’où l’on vient, tout en voyant où l’on va.

La génération Z, elle, n’a pas connu la “belle époque”.

Elle est née directement dans le tumulte.

Dans l’instantané.

Dans l’intelligence artificielle.

Elle n’a pas perdu quelque chose…

Elle n’a simplement jamais eu à le perdre.

Et peut-être que chaque génération a son combat.

Ce texte n’est pas une plainte.

Ni un rejet du progrès.

C’est un constat humain.

Le monde avance.

Très vite.

Et nous sommes les rares à avoir vu les deux côtés du miroir.

Peut-être que notre rôle n’est pas de regretter.

Mais de transmettre.

D’expliquer.

De ralentir quand il le faut.

De rappeler que derrière chaque innovation, il y a un être humain.

Parce que le futur arrive.

Qu’on le veuille ou non.

Peut-être que notre rôle, aujourd’hui,

n’est pas de ralentir le monde,

mais de réapprendre à s’ennuyer.

Juste un peu.

Pour retrouver le silence.

La profondeur.

Et cette mémoire longue…

que le poisson rouge n’a jamais eue,

mais que nous,

nous avons presque oubliée.

Samri Anass

Directeur Adjoint et opérationnel de Kabila Hotel & Spa Passionné du secteur du tourisme et de l'expérience clientèle.

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