Tourisme d’expérience : la nouvelle ruée… sans règles
Le tourisme marocain à domicile, sans filet de sécurité

Le tourisme mondial est en train de changer de centre de gravité. Le voyageur ne veut plus seulement visiter, il veut vivre. Il ne cherche plus des circuits chronométrés ni des discours récités, mais des expériences authentiques, humaines, originales, parfois imparfaites, souvent mémorables. Sur ce terrain, le Maroc dispose d’un avantage naturel considérable : des savoir-faire vivants, des cuisines familiales, des gestes transmis, des quartiers photogéniques, des histoires racontées à hauteur d’homme. Le problème n’est pas l’offre. Le problème, c’est l’absence totale de cadre.
Aujourd’hui, une simple recherche sur Airbnb Experiences suffit pour mesurer l’ampleur du phénomène. Cours de cuisine à domicile, repas “chez l’habitant”, séances photo dans des ruelles devenues iconiques, ateliers artisanaux improvisés. L’exemple est devenu banal : “Apprendre à faire du msemen chez Mme Fatima”, proposé à 30 ou 40 euros par personne, vendu à des touristes étrangers ravis de partager un moment “local”. Et ils ont raison de l’être. Cette soif d’authenticité est réelle, profonde, et même contagieuse — beaucoup de Marocains eux-mêmes recherchent ce type d’expériences lorsqu’ils voyagent dans d’autres villes que la leur.
Mais derrière cette beauté apparente se cache une faille structurelle majeure. Ces expériences sont, pour la plupart, non encadrées. Ni formation minimale, ni règles claires, ni déclaration fiscale, ni assurance, ni responsabilité formalisée. Elles échappent au Ministère du Tourisme, aux organismes professionnels, et parfois même à toute logique de sécurité. La police touristique, aussi engagée soit-elle, ne peut pas contrôler ce qui se déroule derrière des portes privées, dans des logements, des ateliers improvisés ou des zones périphériques.
Le paradoxe est là : ces expériences sont vendues sur une plateforme mondiale, connue, crédible aux yeux des voyageurs, ce qui crée une illusion de sécurité. Le touriste se dit : si c’est sur Airbnb, c’est encadré. Or ce n’est plus vrai. Airbnb n’est plus seulement un acteur de l’hébergement, mais un distributeur massif d’expériences, sans présence terrain, sans capacité réelle de suivi local, et avec une responsabilité diluée. En cas de problème — extorsion, comportement déplacé, expérience humiliante, ou pire — à qui le voyageur s’adresse-t-il ? À une plateforme lointaine, à des avis en ligne, ou au pays tout entier.
C’est là que le risque devient systémique. Une mauvaise expérience ne reste jamais isolée. Elle se raconte, se partage, se viralise. Et dans l’esprit du voyageur, ce n’est pas “Mme Fatima” qui est mise en cause, mais le Maroc. L’image patiemment construite par des années de promotion peut être fragilisée par des centaines de micro-expériences non maîtrisées.
Cette situation pose aussi une question de justice professionnelle. Où sont les guides ? Où sont leurs compétences, leur formation, leur connaissance des cultures, des usages, des règles de sécurité, de la médiation ? Le Maroc dispose de guides diplômés, encadrés par leurs associations et par la Fédération Nationale des Guides de Tourisme, souvent sous-employés, parfois marginalisés, pendant que des expériences touristiques sont vendues hors de tout cadre, sans contribution fiscale ni reconnaissance professionnelle. Ce n’est pas une opposition entre “authentique” et “professionnel”. C’est un faux débat. L’authenticité n’exclut pas la compétence. Elle la renforce.
Le rôle du guide doit évoluer, pas disparaître. Demain, le guide ne sera pas seulement celui qui explique un monument, mais un curateur d’expériences, un garant de qualité, un médiateur entre le local et le visiteur, un professionnel capable d’accompagner ces nouvelles formes de tourisme sans les dénaturer. Encore faut-il lui donner une place dans l’écosystème.
Ce qui manque aujourd’hui, cruellement, c’est une plateforme nationale pour l’hébergement et les expériences comme citè auparavant dans l’article « Pourquoi les hôtels marocains doivent arrêter de courir après les OTAs« , une plateforme capable d’identifier, de former, de labelliser, de suivre. Une plateforme qui travaille avec le ministère, avec les associations de guides, avec les collectivités locales. Une plateforme qui impose des standards simples mais essentiels : sécurité, assurance, fiscalité minimale, respect culturel, suivi des voyageurs. Une plateforme qui rende des comptes, qui protège autant le visiteur que l’hôte, et qui garde la valeur au pays.
Le Maroc n’a pas à freiner cette nouvelle vague. Il doit l’organiser. Laisser le champ libre, c’est accepter un tourisme parallèle, incontrôlé, inégalitaire et potentiellement dangereux. Encadrer intelligemment, c’est transformer une tendance mondiale en avantage compétitif national.
